10 octobre 2008
Confidences trop intimes
Dans la famille "Consultations de couloir", après les Consultations de coin de porte de Jaddo, je demande les amis et leurs Toi qui es médecin.
N'avez-vous jamais remarqué à quel point votre entourage peut perdre toute pudeur une fois votre première année en poche ? Vous n'êtes pas encore médecin (vous en êtes même franchement loin...), mais ceux avec qui vous parliez jusqu'alors de vos dernières vacances / vos amours déçues / votre régime raté, voilà qu'ils vous confient aujourd'hui des secrets que vous vous seriez bien gardé d'entendre !!
Au Top6 des confidences gênantes :
1- Les dyspareunies, ou comment se retrouver projetée dans une description anthropologique des rapports sexuels de vos amis
2 - Les mycoses, plus souvent été qu'hiver heureusement, la fin de la saison approche...
3 - Les cystites et autres petites envies pressantes
4 - Les dysménorrhées : les cycles courts, les cycles longs (on dirait des programmes de lave-linge...), celles qui ont mal, celles qui ont les seins qui gonflent (sans parler de celles qui ont des mycoses en même temps : 2 en 1 !)
5 - Les hémorroïdes (et pour être sûr de ne pas se tromper de diagnostic, les photos qui vont avec...)
...et le dernier en date :
6 - Le condylome anal !
à suivre...
05 octobre 2008
J-1
Voilà, vendredi mon stage en orthopédie a pris fin.
Ou comment passer en deux jours de petites mamies boitillantes à des bout'choux trébuchants !
Eh oui ! Demain matin commence mon premier stage de pédiatrie...
Alors les enfants, oui, ça je sais faire. Gouzi gouzi ça va. Changer les couches, j'ai été formée à bonne école par mes trois nièces. Faire des câlins, je fais des heures sup' dès que je peux.
Mais des bobos ???
La situation la plus tragique que j'aie eu à gérer jusqu'à aujourd'hui fut une écharde dans le si petit et si tendre pied de ma nièce... Eh bien le croiras-tu, lecteur, mais quand elle m'a vue s'approcher d'elle avec ma scie circulaire et ma mine patibulaire (ou plus exactement "ma pince à épiler et mes mots qui se voulaient rassurants"...), le cher ange s'est mis à se contorsionner tel un lombric épileptique, en hurlant à qui mieux mieux : "Je veux paaaaas ! Ca va faire maaaaaaal" !!!
Ayant alors rengainé l'outil de torture que représentait à ses yeux ma modeste pince-à-poils, je tentai vainement de la faire parler :
"Mais, ma puce, l'écharde aussi elle te fait mal, non... ?" (tu remarqueras, lecteur, la subtilité de la réponse induite par cette question...)
"... (sanglots)... ouip..."
"Alors tu vois, même si tu vas avoir UN TOUT PETIT PEU MAL au moment où je t'enlèverai l'écharde, ensuite, tu seras débarrassée !!!" (mise en avant d'une perspective de bonheur à court terme)
"Oui, mais... ça va faire PLUUUUUUUUS MAAAAAAAAL (re-sanglots/re-contorsions/re-apnées)"
"..."
La contention manuelle et/ou physique, je suis contre...
Alors je te l'ai feintée, la gamine, en lui faisant la prise-du-cobra-au-soleil-couchant, soit : les bras en étau, le regard paralysant, le sourire Gibbs, immobilisation de l'organe atteint, exérèse de la-dite écharde, re-sourire (c'est ma nièce tout de même, je ne voudrais pas qu'elle me prenne pour un monstre...), câlin, fin du chagrin.
Et ma petite puce de ravaler son dernier sanglot, de me confier : "Tu sais, Armelle, t'es VACHEMENT forte comme médecine" (oui, lecteur, je suis une femme, je suis - presque - un médecin, donc à ses yeux, je suis unE médecinE : logique), et de repartir jouer avec ses soeurs.
Ouf ! Mission accomplie.
Mais voilà. Donc rappelons qu'ici il s'agissait d'une écharde, hein ?!
Donc comment je fais, moi, avec ma tête de Boucles d'Or, pour expliquer à un p'tit loup qu'il a mal, et que pour qu'il ait moins mal, il va falloir que je lui fasse plus mal ???
Comment je vais faire pour le palper médicalement s'il se tord de douleur / me vomit dessus / a une débâcle diarrhéique ?
Les papouilles, ça oui, je connais...
Mais la pédiatrie, pour un jour encore, ça attendra...
27 septembre 2008
Touche pas à ma prostate !
Dans le cadre de la campagne "Touche pas à ma prostate", Dominique Dupagne et un collectif de médecins ont mis en ligne des articles appuyant leur discours, ainsi qu'une vidéo remarquable de clarté, permettant de saisir pleinement les enjeux de cette mobilisation.
Discours difficile à entendre et à comprendre, et pourtant au coeur de nos préoccupations puisque le dépistage systématique du cancer de la prostate concerne de nombreux hommes, entre 50 et 75 ans.
Source : www.atoute.org
"Le dépistage systématique du cancer de la prostate n’est pas une bonne stratégie de santé.
Ce dépistage aboutit dans de nombreux cas à découvrir dans la prostate des cellules cancéreuses qui n’auraient jamais provoqué de cancer. La moitié des hommes de 60 ans ont des cellules cancéreuses dans leur prostate, c’est un phénomène quasi normal et c’est le cas de près de 100% des hommes de 90 ans.
La seule grande étude scientifique ayant évalué l’impact du dépistage du cancer de la prostate a constaté que les hommes incités à pratiquer un dépistage sont plus souvent morts d’un cancer de la prostate que ceux qui n’y ont pas été invités. Cette étude a porté sur 46000 hommes suivis pendant 11 ans.
Cette situation a conduit la Haute Autorité de Santé à ne pas recommander ce dépistage en routine.
Malgré ces incertitudes, tous les ans, des milliers d’hommes sont inquiétés, opérés, irradiés, rendus impuissants ou incontinents pour un bénéfice hypothétique."
Plus d'infos : www.atoute.org/n/article108.html
09 septembre 2008
De l'efficacité de l'Acomplia...
Au fil de ma balade quotidienne sur la grande toile, j'ai pu lire le commentaire suivant, sur le blog de la très douée Dresseuse d'Ours :
"Quand j’avais ton âge, j’étais remplaçant.
Je vois arriver en consultation un sanglier de 120 kg pour 165 cm…
Diabète, cholestérol, hypertension : full-option.
D’un air docte, avec mon beau noeud papillon, je lui dis :
“Monsieur Sanglier, il va falloir maigrir”
Il me regarde alors d’un air torve, comme si je lui avait demandé de faire 20 pompes tous les matins.
Percevant le malaise grâce à ma subtilité naissante, je lui demande :
“Vous ne voulez pas maigrir ?”
C’est alors que rassemblant tous ses neurones et les essorant de l’alcool qui les imbibait, il me déclare :
“Y’a un gars au hameau.
Et ben il a maigri.
Et ben il est mort”.
(Dominique Dupagne)"
Alors voilà, ça m'a fait penser à une petite histoire qui m'est arrivée l'année dernière en médecine interne.
Samedi matin, astreinte.
L'astreinte c'est chouette, parce que c'est une des rares fois où on peut voir les patients avant l'interne. Alors pour une fois, on a l'impression d'être un vrai médecin, et pas de passer derrière tout le monde...
Monsieur H. est hospitalisé pour une bronchopneumopathie résistante aux antibiotiques. Une fois. Deux fois. Comme il continue de tousser et cracher, son médecin traitant décide de le faire hospitaliser (les médicaments dans les veines, les radios, et tout et tout...)
C'est donc moi qui vais le voir ce samedi matin.
Bon, alors, déjà, le monsieur, il a 50 ans, il est fumeur, il boit, il a du diabète ET du cholestérol. Bon.
Consciencieusement, je lui pose mes petites questions...
vous fumez ? combien ? depuis quel âge ?
et le diabète ? vous faites des prises de sang régulièrement ? et les glycémies, elles sont comment les glycémies ??
et l’alcool ?
et patati, et patata…
Et sinon, vous toussez ? enfin, je veux dire, avant la bronchite-pneumonie-on-sait-pas-trop…? Ah bah oui, il toussait… depuis 6 mois…
Bon… c’est embêtant d’entendre ça chez un fumeur… Forcément, ça fait un peu "tilt" dans une petite tête d'externe...
Et vous avez perdu du poids récemment ?
"Ah ça oui docteur que j’ai perdu du poids : parce qu’avec le diabète, le cholestérol, toussa, ben mon médecin, il m’a prescrit de l’Acomplia il y a 4 mois. Et même que ça marche VACHEMENT bien, l'Acomplia : en 3 mois, j’ai perdu 19 kilo !!!"
Ben voilà, c’est l’histoire d’un gars, il a perdu du poids, et il est mort.
23 juillet 2008
La reine de la glisse...
Madame F. a 95 ans.
Elle est hospitalisée chez nous pour une fracture diaphysaire du fémur droite, juste au dessus d'une ancienne PTG (prothèse totale de genou) droite.
Je sais qu'on meurt, à l'hôpital.
C'est même l'endroit où l'on meurt le plus : en France, entre 70 et 80% des décès ont lieu à l'hôpital.
Mais madame F. n'est pas morte de l'anesthésie. Elle n'a pas non plus fait une hémorragie pendant son opération.
Pas plus qu'elle n'a fait d'embolie pulmonaire, à force de rester alitée. Ou bien d'infection du site opératoire. La cicatrice est nickel.
Elle n'a pas d'escarre (un miracle !) alors qu'elle ne sort plus de son lit, et n'en fait donc pas une porte d'entrée à bactérie.
Elle se tient encore suffisamment droite pour ne pas faire de pneumopathie de déglutition, et malgré la sonde, elle n'a même pas d'infection urinaire.
Et pourtant, elle est en train de mourir, madame F.
Le syndrome de glissement, ils appellent ça. Et l'ironie du sort, c'est que c'est vrai qu'elle glisse, madame F., de plus en plus chaque jour dans son lit aux draps jaunes qui semble chaque jour plus grand. Elle est toute recroquevillée, elle ne met plus son dentier. D'ailleurs, elle ne veut plus manger. Elle ne veut plus vivre, non plus.
Elle meurt d'être trop vieille et d'en avoir assez.
Toi, ça fait un peu plus d'un an et demi aujourd'hui que tu as décidé que décidément, trop, c'est trop.
Et parce qu'il y a un an et demi, c'était il n'y a pas assez longtemps, je n'arrive plus à m'occuper de madame F.
Alors merci à toi, ma petite copine de stage, de bien vouloir t'en occuper à ma place.
C'est à charge de revanche, promis.
Quand un an et demi ça fera loin, promis...
16 juillet 2008
Les vacances sont bel et bien finies
Retour à la réalité après dix jours de vacances…
En ce moment, dans ma salle :
Monsieur B., 83 ans, hospitalisé pour fracture du col du fémur. Depuis son opération, il perd la tête… Quand on lui demande si il sait où il se trouve, il répond avec un grand sourire : "Je ne sais pas où on est, mais on y est bien !", et à la question "Quel jour sommes-nous", "La veille de demain !"
Et puis, à force d'être confus, monsieur B. a fini par être agité. Tellement agité que le psychiatre de garde lui a prescrit du Loxapac. Et là, boum ! Coma.
Aujourd'hui, il va mieux.
Et même si il ne sait toujours pas bien où il est, il y est bien.
Madame G., 91 ans, atteinte de myélopathie cervicarthrosique, avec perte d'autonomie depuis environ six mois (du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil, et puis, du lit au lit…), pneumopathie d'inhalation récente sur troubles de la déglutition et insuffisance respiratoire chronique, deux AVC ischémiques, chute de sa hauteur chez elle et se fait une fracture de la deuxième vertèbre cervicale. Transportée aux urgences, l'examen clinique initial est sans particularité en dehors de la douleur. Puis apparaissent des signes d'irritation pyramidale, elle est alors transférée dans notre service, où elle passe en SDRA (syndrôme de détresse respiratoire aiguë). Elle descendra alors en réanimation, où les réanimateurs contactent sa fille. Elle n'en peut plus, sa fille. Elle n'arrive plus à s'occuper de sa mère impotente. Elle n'en peut plus de la voir souffrir… Elle ne veut pas que les médecins s'acharnent…
Mais qui dit pas d'acharnement dit pas de ventilation invasive : les réa n'en veulent plus. Madame G remonte en orthopédie pour y mourir. Mais elle souffre. Malgré les antalgiques.
Ma co-externe et moi voudrions au moins la sédater, pour qu'elle souffre moins, un peu moins… Le réanimateur ne veut pas la reprendre, il y a trop de polytraumatisés en ce moment, et plus de place au réveil. Il me dit de prescrire de l'Hypnovel. Mais c'est maintenant chez nous que ça cloche : les infirmières ne veulent pas passer de l'Hypnovel sans scope. Mais les malades scopés, ils sont au réveil, justement…
Alors, après m'être battue avec les réanimateurs du rez-de-chaussée, avec les infirmières de chez nous, et avec les soins palliatifs qui n'arrivaient toujours pas, je suis partie. J'ai laissé Madame G. dans sa chambre double, à côté de sa voisine dont je voudrais croire qu'elle ne se rend pas compte que la dame dans le lit d'à côté est en train de mourir.
Je suis rentrée chez moi après ma garde de 30 heures pour dormir…
Monsieur T., 34 ans. Ostéosarcome de la quatrième vertèbre thoracique. Opéré il y a quelques jours. On attend son transfert dans un centre spécialisé pour sa chimiothérapie.
Alors oui, cet après-midi, en rentrant chez moi, j'étais un peu fatiguée…
26 juin 2008
Dix minutes
Mon interne (de garde) est extra !
Ce n'est pas un beaugosse gominé. Il n'a pas de chaussures Gucci et ne porte pas de chemises Paul Smith. Il ne relève pas son col, ne mâche pas de chewing-gum et les poils de son torse ne surgissent pas d'entre les pressions de sa blouse.
Mais il prend dix minutes par jours.
Dix minutes pour être aimable, et même gentil.
Dix minutes pour rassurer madame M qui a mal après sa libération L4L5 + arthrodèse.
Dix minutes pour féliciter monsieur H, tombé de 5 mètres sur le dos mardi dernier, de sa récupération motrice. Pas parce que l'opération est un succès, mais parce qu'il pourra sans doute remarcher.
Dix minutes pour faire une blague / un jeu de mot / un calembour en sortant de la chambre de monsieur F, madame V ou mademoiselle T.
Dix petites minutes par jour de plus que ses confrères.
J'ai longtemps cru que seuls les externes étaient gentils avec les patients. Parce que seuls nous avons encore un peu le temps, et puis, parce qu'il faut bien apporter quelque chose aux gens, alors à défaut d'un savoir médical, nous apportons notre mine fraîche, et nos phrases réconfortantes.
Je pensais qu'être trop gentil, pour certains médecins, servait à cacher l'approximation ou l'incompétence.
Faux.
Mon interne est un bon. Un sacré bon médecin.
Et il est gentil.
Cela ne lui prend que dix minutes par jour d'être gentil, en plus d'être compétent.
Et même s'il soupire parfois à la sortie de la chambre 20, parce qu'il en a marre, parce qu'il est fatigué, parce que ce patient est imbuvable, ou parce que c'est sa famille qui l'est, ou bien encore parce que lui aussi a des problèmes, il sourit à nouveau en entrant chambre 21.
Merci M.S. pour cette garde de 24h + 10 minutes.

