23 juillet 2008
La reine de la glisse...
Madame F. a 95 ans.
Elle est hospitalisée chez nous pour une fracture diaphysaire du fémur droite, juste au dessus d'une ancienne PTG (prothèse totale de genou) droite.
Je sais qu'on meurt, à l'hôpital.
C'est même l'endroit où l'on meurt le plus : en France, entre 70 et 80% des décès ont lieu à l'hôpital.
Mais madame F. n'est pas morte de l'anesthésie. Elle n'a pas non plus fait une hémorragie pendant son opération.
Pas plus qu'elle n'a fait d'embolie pulmonaire, à force de rester alitée. Ou bien d'infection du site opératoire. La cicatrice est nickel.
Elle n'a pas d'escarre (un miracle !) alors qu'elle ne sort plus de son lit, et n'en fait donc pas une porte d'entrée à bactérie.
Elle se tient encore suffisamment droite pour ne pas faire de pneumopathie de déglutition, et malgré la sonde, elle n'a même pas d'infection urinaire.
Et pourtant, elle est en train de mourir, madame F.
Le syndrome de glissement, ils appellent ça. Et l'ironie du sort, c'est que c'est vrai qu'elle glisse, madame F., de plus en plus chaque jour dans son lit aux draps jaunes qui semble chaque jour plus grand. Elle est toute recroquevillée, elle ne met plus son dentier. D'ailleurs, elle ne veut plus manger. Elle ne veut plus vivre, non plus.
Elle meurt d'être trop vieille et d'en avoir assez.
Toi, ça fait un peu plus d'un an et demi aujourd'hui que tu as décidé que décidément, trop, c'est trop.
Et parce qu'il y a un an et demi, c'était il n'y a pas assez longtemps, je n'arrive plus à m'occuper de madame F.
Alors merci à toi, ma petite copine de stage, de bien vouloir t'en occuper à ma place.
C'est à charge de revanche, promis.
Quand un an et demi ça fera loin, promis...
16 juillet 2008
Les vacances sont bel et bien finies
Retour à la réalité après dix jours de vacances…
En ce moment, dans ma salle :
Monsieur B., 83 ans, hospitalisé pour fracture du col du fémur. Depuis son opération, il perd la tête… Quand on lui demande si il sait où il se trouve, il répond avec un grand sourire : "Je ne sais pas où on est, mais on y est bien !", et à la question "Quel jour sommes-nous", "La veille de demain !"
Et puis, à force d'être confus, monsieur B. a fini par être agité. Tellement agité que le psychiatre de garde lui a prescrit du Loxapac. Et là, boum ! Coma.
Aujourd'hui, il va mieux.
Et même si il ne sait toujours pas bien où il est, il y est bien.
Madame G., 91 ans, atteinte de myélopathie cervicarthrosique, avec perte d'autonomie depuis environ six mois (du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil, et puis, du lit au lit…), pneumopathie d'inhalation récente sur troubles de la déglutition et insuffisance respiratoire chronique, deux AVC ischémiques, chute de sa hauteur chez elle et se fait une fracture de la deuxième vertèbre cervicale. Transportée aux urgences, l'examen clinique initial est sans particularité en dehors de la douleur. Puis apparaissent des signes d'irritation pyramidale, elle est alors transférée dans notre service, où elle passe en SDRA (syndrôme de détresse respiratoire aiguë). Elle descendra alors en réanimation, où les réanimateurs contactent sa fille. Elle n'en peut plus, sa fille. Elle n'arrive plus à s'occuper de sa mère impotente. Elle n'en peut plus de la voir souffrir… Elle ne veut pas que les médecins s'acharnent…
Mais qui dit pas d'acharnement dit pas de ventilation invasive : les réa n'en veulent plus. Madame G remonte en orthopédie pour y mourir. Mais elle souffre. Malgré les antalgiques.
Ma co-externe et moi voudrions au moins la sédater, pour qu'elle souffre moins, un peu moins… Le réanimateur ne veut pas la reprendre, il y a trop de polytraumatisés en ce moment, et plus de place au réveil. Il me dit de prescrire de l'Hypnovel. Mais c'est maintenant chez nous que ça cloche : les infirmières ne veulent pas passer de l'Hypnovel sans scope. Mais les malades scopés, ils sont au réveil, justement…
Alors, après m'être battue avec les réanimateurs du rez-de-chaussée, avec les infirmières de chez nous, et avec les soins palliatifs qui n'arrivaient toujours pas, je suis partie. J'ai laissé Madame G. dans sa chambre double, à côté de sa voisine dont je voudrais croire qu'elle ne se rend pas compte que la dame dans le lit d'à côté est en train de mourir.
Je suis rentrée chez moi après ma garde de 30 heures pour dormir…
Monsieur T., 34 ans. Ostéosarcome de la quatrième vertèbre thoracique. Opéré il y a quelques jours. On attend son transfert dans un centre spécialisé pour sa chimiothérapie.
Alors oui, cet après-midi, en rentrant chez moi, j'étais un peu fatiguée…
13 juillet 2008
"J'ai toujours préféré aux voisins les voisines"...
Ahhh, les joies de la promiscuité…
La vie d'immeuble est assez agréable, somme toute, si l'on s'entend bien avec ses voisins : on rentre le soir chez soi, et lorsqu'on gravit les marches des "parties communes" (comme on dit), on gagne au passage quelques idées de menus pour la semaine : la locataire du bas a fait du poisson, celle d'en face de la viande épicée, et celle d'à côté, du chou ! Que de bonnes idées, même si, au final, le mélange de toutes ces saveurs ressemble plus à l'odeur des cuisines de la cantine de mon école primaire qu'à un dîner chez Lasseire…
Mais il y a aussi les voisins-épiciers, à qui vous empruntez alternativement un ouvre-boîte / un tire-bouchon / un peu de farine ou autre (au choix).
J'ai aussi une voisine qui part systématiquement en vacances en oubliant d'arrêter son réveil. Réveil qui lui, n'oublie pas de me réveiller, en revanche…
Il y a le voisin qui a la même sonnerie de téléphone que moi, le couple d'en face qui se balade nu après l'amour (une fois l'un, une fois l'autre), celle qui téléphone TOUJOURS devant ma fenêtre et dont je connais la vie en pointillés (un peu comme quand vous tombez sur les Feux de l'Amour, mais par hasard, évidemment, et que la dernière fois que ça vous était arrivé, c'était il y a un an, que depuis, Victor Newman a revendu son entreprise, ses enfants sont mariés et même divorcés… bref, vous essayez de retrouver le fil… et moi, je m'égare…).
Il y a les voisins dont le fils est rentré en 6ème (et qui, de fait, a commencé la FLUTE A BEC !), ceux dont le bébé ne fait pas ses nuits, ceux qui essaient bruyamment d'en faire un (de bébé).
Il y a ceux dont on sent qu'ils vont divorcer (les "toujours" et les "jamais" reviennent de plus en plus souvent dans leurs disputes…), ceux qui ont divorcé mais qui continuent à s'engueuler.
Il y a les ados qui scotchent un bristol sur la porte de l'immeuble, annonçant qu'"à l'occasion de leur anniversaire de 13 ans, ils organisent une petite boum, et qu'ils feront du bruit mais jusqu'à pas trop tard c'est promis. Merci. Julie-du-batîment-C-3ème-étage-gauche" (notons deux sous-groupes à ce type de voisins : ceux qui scotchent le petit billet une semaine à l'avance, vous donnant ainsi le temps de vous préparer psychologiquement au bruit / trouver un ami qui vous hébergera le-dit soir / acheter des boules Quies ; et ceux qui par acquis de conscience l'affichent le jour même, pour s'assurer que vous saurez que le bruit que vous entendrez (subirez ?) est bien de la musique, et non l'ouragan Katerine ayant eu un brusque revirement de trajectoire…)
Et voilà que cette nuit, j'ai fait la rencontre de voisins que je ne connaissais pas.
Il était 4h15 du matin, et j'étais tout tranquillement occupée à dormir (je sais, je suis assez peu conventionnelle), lorsque je rêvai soudain que j'étais dans un bar branché à une fête !! Robe de soirée neuve, chaussures à talons (neuves, évidemment ! – nota : très jolies, d'ailleurs… penser à en trouver des semblables…), cocktail à la main, plein d'amis autour de moi, devisant et s'amusant : Sex and the City !
Quand soudain, je me retournai, ouvris un œil, me dressai dans mon lit (chemise de nuit non-neuve, pas de Jimmy Choo, l'œil hagard, le cheveux hirsute…) : en fait de bar branché, il s'est avéré que le salon, trois appartements plus loin, s'était transformé en un gigantesque ampli, émettant une musique que j'aurais plutôt qualifiée de "bruit", accompagnée de rires gras.
Et comme chacun sait, l'été est cette merveilleuse saison où l'on vit toutes fenêtres ouvertes, dans un élan brutal de fuite en arrière, pour retrouver nos racines beatnik (et plus en arrière encore, nos ancêtres cro-magnons).
La boîte de nuit était donc quasiment dans mon lit…
Mais §"@?!! de #!?&§! : 4h15 du matin !!!
C'est avec rage que je me suis levée, que j'ai fermé ma fenêtre, rabattu ma couette, branché mon ventilateur, me suis recouchée (ah tiens, on entend encore leur satanée musique… mais le ventilateur couvre pas mal les basses…)…
Et là, après la boîte de nuit : l'insomnie. Plus moyen de fermer l'œil. Le ronronnement du ventilateur, la tiédeur de la chambre, l'agacement, aussi, sans doute un peu…
Je ne sais pas qui sont ces voisins qui, en fins mélomanes et dans leur grande générosité, ont cherché à faire partager leur passion à tous les locataires de l'immeuble (à 4h15 du matin !!!), mais en tout cas, une chose est sûre, ils ont un sacré bol que je ne sois pas de garde aujourd'hui… !
Sur ce, bon week-end ! Je file acheter le petit déj de mon homme qui n'a pas même ouvert un œil cette nuit (à 4h15 du matin !) : c'est ce même homme qui met son réveil sur ma table de chevet mais qui ne l'entend pas sonner le matin (alors que moi, oui !) : mais ça, c'est une autre histoire…

